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Le suicide des personnes âgées

Le suicide est présent à tous les âges. Il est parfois considéré comme « contre nature », parce qu’il va à l’encontre d’une loi morale très ancienne, déjà présente au temps des Grecs : un être nait, grandit et retourne à la terre, il est péché que de modifier la conception divine ou de reprendre au divin le choix du moment de sa mort. Aristote et Platon ont largement diffusé cette idée, en défendant que la vie humaine appartient aux dieux et que le suicide est un péché, puisque qu’il nous soustrait de l’autorité et du pouvoir divin. Cette idée influencera largement la position de l’Église, mais quelques siècles plus tard. Aujourd’hui les moeurs ont évoluées, mais pas au point d’apaiser le profond malaise que l’on peut ressentir face à des cas de suicide d’adolescents, face à quelque chose de si peu naturel qu’une jeune personne se donnant la mort.

Un phénomène important mais invisible

Récemment, la médiatisation du suicide chez les adolescents s’est étoffée (notamment grâce à la popularité de « 13 reasons why« ). Cette tendance a davantage plongé dans l’oubli un autre fait dérangeant. Le suicide des sujets âgés constitue un phénomène méconnu, peu étudié et banalisé. En effet, la mort volontaire des vieillards, sans être acceptée comme dans certaines sociétés, mobilise moins que celle des plus jeunes. Toujours est-il que l’OMS lance depuis 2013 des campagnes de sensibilisation et de prévention du suicide, et suit de près l’évolution de la situation, considérée aujourd’hui comme inquiétante. Pourtant, la vieillesse ne protège pas de la mort par suicide et c’est même l’inverse : Les plus de 65 ans, qui représentent 15 %de la population générale, sont à l’origine de 30% de l’ensemble des suicides en France. Alors que le suicide chez les adolescents choque et fédère, n’y a t-il pas quelque chose de tout aussi dérangeant dans le suicide chez les personnes âgées ? Entre se suicider alors que la vie nous attend ou à l’âge auquel on s’y prépare, ces deux phénomènes sont accablants en France ; mais c’est sur le suicide de la personne âgée que les travaux de data suivants ont été menés. Il s’agit de déterminer l’importance du phénomène, analyser les facteurs de risques inhérents à la vieillesse, afin de comprendre la conduite suicidaire chez les personnes âgées et mieux lutter contre.

Analyse du suicide des personnes âgées en France et en Europe

La France est l’un des pays de la communauté Européenne où les personnes âgées se suicident le plus. En population générale, le suicide est responsable d’environ 9000 décès par an en France, soit un taux s’établissant autour de 12.2 pour 100000 habitants des 2 sexes. Rappelons que la catégorie des plus de 65 ans est à l’origine de 30% de l’ensemble des suicides en France. L’analyse des chiffres montre une surmortalité masculine ( 68% d’hommes et 32 % de femmes). Bien que le suicide reste une cause mineure de décès chez les personnes âgées, ( 25 ième cause de mortalité ) 3500 personnes âgées de plus de 65 ans se suicident tous les ans en France.

Décès par suicide en Europe pour 100 000 habitants en 2018.

Les chiffres enregistrés par l’OMS permettent de montrer l’émergence de plusieurs groupes de pays en fonction de leur taux de suicide chez les personnes âgées. Le groupe avec un taux supérieur à 2000 cas de suicide de personnes âgées sur un an, est constitué par la Hongrie, l’Autriche, la France et la Belgique. Le groupe avec un taux compris entre 1200 et 2000 cas de suicide de personnes âgées comprend le Danemark, l’Allemagne, l’Italie, le Portugal et l’Espagne. Le dernier groupe, avec un taux compris entre 900 et 1200 cas de suicide de personnes âgées sur un an contient la Norvège, le Canada, la Nouvelle Zélande et le Royaume uni mais n’apparait pas sur le graphique ci-dessus. Les chiffres de l’OMS sont alarmants mais probablement sous estimé d’environ 20%… D’où l’importance de comprendre le phénomène en profondeur. Pour les personnes âgées, le suicide peut être confondu avec une cause de décès naturelle ou accidentelle, ce qui a tendance à fausser les chiffres. Ce manque de visibilité sur le suicide des personnes âgées est dangereux, car notre méconnaissance du sujet nous empêche de pouvoir le traiter et le prendre en charge correctement. 

Les personnes âgées, population à risque

Le taux de suicide augmente après 65 ans et c’est dans la tranche d’âge des plus de 85 ans que le taux de suicide est le plus élevé. Le taux de suicide est multiplié par 10 entre les 15-25 ans et les plus de 75 ans.

Taux de mortalité par suicide selon la catégorie d’âge en France en 2018.

Les personnes âgées sont également souvent très déterminées à trouver la mort. Les moyens suicidaires violents utilisés nous le montre : pendaison, arme à feu, défenestration, intoxication volontaire, noyade. Ce facteur, selon Sandrine Vialle Lenoël, explique la moindre importance de la tentative de suicide par rapport au suicide réussi.

Prévention et facteurs de risque

Comment prévenir le suicide chez la personne âgée ? D’abord en appréhendant correctement les enjeux liés à cette période de la vie. Le troisième âge est symbole de stress ; les pertes des êtres proches, la perte de son physique et de ses capacités physiques, et perte de sa santé.

D’après Sandrine Vialle Lenoël, psychosociologue, les personnes âgées de plus de 65 ans sont la population la plus à risque, notamment lorsqu’elles sont déprimées. L’exemple pris par les spécialistes est celui du célibataire veuf et isolé, particulièrement vulnérable. En plus de l’isolement, vécu par un grand nombre de personnes âgées, de nombreux facteurs de stress surviennent à cette période de la vie et encouragent des conduites suicidaires. La douleur physique, peut aussi être une explication lorsqu’elle devient intolérable ou qu’elle dure trop longtemps. La baisse des facultés sensorielles peut aussi être un facteur extrêmement déstabilisant pour le sujet âgé : elle peut modifier la vie sociale et la sociabilité de la personne et peut conduire à des dépressions. La présence d’un handicap chez l’un des membres du couple de personnes âgées déséquilibre souvent celui ci. Il est arrive que le sujet valide se suicide face à la tristesse de la situation.

Egalement, la peur de la mort et de la maladie, l’effacement social, les conflits avec l’entourage, l’impossibilité d’imposer son choix personnel ont un effet angoissant chez la personne âgée. Cette angoisse peut provoquer des sentiments de mort imminente et entraîner un geste suicidaire non réfléchi et soudain. En effet, vieillir et se voir vieillir concrétise cette inquiétude et il peut arriver que le sujet âgé s’abandonne à la mort, souvent de manière passive mais parfois active. 

En plus des facteurs biologique, le regard porté par la société envers la vieillesse est majoritairement négatif, la personnes âgée peut en souffrir profondément. Le reflet que donne la société des personnes âgées est celui d’individus mourants, au mieux en attente de la mort. Cette modification de la relation à autrui, du physique, le flou autour de l’identité sociale ébranlent évidemment les convictions de la personne âgée sur son rôle et son futur.

« Chez les adolescents, on dénombre environ quatre tentatives pour un suicide, alors que chez les personnes âgés c’est deux tentatives pour un suicide »

Sandrine Vialle Lenoël, psychosociologue.

Contrairement à la majorité des adolescents, il n’est pas nécessaire pour la personne âgée d’être atteinte de dépression pour commettre un geste suicidaire. Parfois, chez les personnes âgées, la mort n’est pas une directe conséquence de la volonté de la personne : Pour passer outre des millions d’années de réflexes de survies et attenter à sa vie, il suffit d’une action impulsive motivée par des idées noires. On peut parler d’une d’impulsion suicidaire, une réaction brutale à une pensée négative. Ce genre de cas diffère de ceux des adolescents car ceux-ci ont tendance à faire précéder leurs gestes de longues réflexions noires.

Le suicide de la personne âgée a donc besoin d’une prévention solide, qui cible l’état dépressif et réduit les facteurs de risque. Autour de ¾ des sujets âgés ont consulté au cours du mois précédant leur passage à l’acte. Cette incompréhension vient de la difficulté à donner une définition claire de la dépression chez la personne âgée, qui apparait de manière moins évidente que chez un jeune. On parle même de «légitime tristesse du vieillard», un processus de banalisation sociale, qui considère comme normal une personne âgée qui s’ennuie ou qui se sent inutile et dépendante. Ce processus mortifère lie également à la vieillesse « normale » des symptômes de dépression comme les troubles du sommeil, de l’appétit et de l’humeur, la perte d’intérêt, des difficultés à raisonner et à se concentrer. Tous ces symptômes souvent assimilés à un vieillissement classique peuvent camoufler une dépression, et sont mal appréhendés par les médecins.

Le suicide chez les personnes âgées est une véritable problématique de santé publique tout en restant un phénomène méconnu et peu étudié. La dépression en est une des causes les plus fréquentes. Mais chez la personne âgée, la dépression est associée à une sorte de « tristesse légitime du vieillard » : un processus de banalisation sociale de la souffrance des personnes âgées. L’exemple le plus courant est celui de la personne âgée considérée comme hypochondriaque à qui l’on va donner des placebos et des vitamines. Plutôt que de considérer ces personnes comme des malades imaginaires, il faudrait former les médecins à détecter la douleur morale cachée. Cette douleur peut être masquée par honte ou peur d’inquiéter ses enfants ou bien masquée de manière inconsciente. Une étude confrontant 50 personnes âgées ayant commis une tentative de suicide à 50 personnes âgées témoins, montre qu’il y a 2 fois plus de patients hypochondriaques dans le premier groupe que dans le groupe témoin. De plus, 8 % des patients non hypochondriaques avaient effectué une tentative de suicide, contre 24%, trois fois plus que chez les patients hypochondriaques.

Prendre soin de nos aînés, un devoir ou un fardeau ?

Comme énoncé précédemment, le suicide de l’adolescent ou de la personne jeune reste empreint de l’émotion qu’il provoque, celui de l’âgé se passe souvent dans l’indifférence. Pourtant le suicide, peut importe l’âge, est tout autant attaché à la souffrance morale. Cette banalisation renvoie à un point de vue adultomorphique de la vieillesse, une appréhension du vieillard avec une psychologie d’adulte et non avec celle que l’on aura à cet âge. Certaines interrogations se posent pourtant. Qu’avons nous fait du précieux des anciens ? Autrefois les générations vivaient entremêlées, les plus jeunes se nourrissant du savoir des plus vieux, et les plus vieux s’appuyant sur l’épaule des plus jeunes. Le vieillard était respecté pour son savoir et sa sagesse, son avis éclairait les décisions. Dans la culture occidentale d’aujourd’hui, celle de l’EHPAD, la vieillesse représente la solitude, l’ennui, une dégradation de la santé et la sénilité… vieillir n’est plus que déchéance, infirmité et dépendance.  Notre société vouée au culte du paraître, du corps, de sa beauté et sa jeunesse, met en avant beauté, richesse et culte de la jeunesse …. Les industries de l’esthétiques multiplient leurs produits rajeunissants, et la lutte contre le vieillissement n’a jamais été aussi féroce. Dans notre société, la personnes âgée se voit désinvestie de toutes les responsabilités qui les valorisait autrefois. Elle n’est plus reconnue par sa sagesse mais seulement si elle a su rester jeune d’esprit, mais surtout de corps. L’essentiel serait de revaloriser la personne âgée, en l’aidant à retrouver son identité et l’estime de soi ; aider à remémorer le passé permet aux personnes de se rappeler qu’elles ont été utiles afin de se revaloriser. 

 Les personnes âgées méritent une vraie place dans la société. Il faut redonner à la vieillesse son sentiment d’appartenance sociale si nous voulons venir à bout de la crise identitaire qu’elle traverse.

“Toute culture naît du mélange, de la rencontre, des chocs. A l’inverse, c’est de l’isolement que meurent les civilisations.”

Ocatvio Paz