LONG FORMAT. Le sport : vecteur d’inégalités pour les quartiers populaires

Le choix du sport à effectuer pendant l’année est souvent au centre des discussions de famille à la rentrée. Football, tennis, athlétisme, gymnastique… les propositions sont multiples. Lorsque l’on vit dans un quartier populaire les propositions ne sont pas toujours accessibles ce qui influe sur la diversité des sports pratiqués. 

Les disparités dans les quartiers prioritaires de la politique et de la ville (QPV) en Normandie 

Dans cette première partie, nous allons nous pencher sur la pratique du sport sur le territoire de la Normandie. Avec 3,3 millions d’habitants et un peu moins de 700 000 licenciés en 2018, la région normande constitue une base de données assez importante pour se rendre compte des dynamiques qui animent les quartiers populaires et le sport en club. La région compte 62 quartiers prioritaires de la politique et de la ville (QPV) et 190 000 habitants soit 6% de la population régionale. Nous allons mettre en comparaison les caractéristiques propres à la pratique du sport en Normandie et celles dans les QPV normands. Cette comparaison va nous permettre de nous rendre des comptes des difficultés auxquelles sont confrontées les habitants des quartiers populaires.

La diversité des sports pratiqués en QPV est moindre que dans la région entière. En effet, quasiment la moitié des licenciés normands dans les quartiers populaires pratiquent le football, et le sport scolaire. La diversité des sports effectués est beaucoup plus importante à l’échelle de la région entière. Comme nous l’observons dans ces deux graphiques les sports pratiqués varient pour les licenciés des QPV. 

Les sports individuels et collectifs 

Dans le premier graphique, nous observons les sports qui sont plus pratiqués dans les quartiers populaires que dans la région entière. En première place, le football est quasiment pratiqué deux fois plus dans les QPV. Le football est le sport le plus populaire à l’échelle national, le faible coût de la licence et du matériel explique en partie son taux extrêmement dans les quartiers populaires. Le sport à l’école représente aussi une part importante dans les QPV. L’UNSS pour les élèves de collège et l’Union sportive de l’enseignement du premier degré pour les élèves de primaire sont les deux pratiques qui rassemblent le plus de licenciés. Pour une base de données qui regroupent les licenciés de tous les âges, cela révèle que les licenciés des QPV sont relativement jeunes. Les sports collectifs, les sports de combats et le sport à l’école sont les plus pratiqués dans les quartiers populaires. 

Ces dynamiques sont différentes au niveau de la région entière. Nous remarquons sur le graphique que tous les sports à l’exception du handball sont individuels. Les sports individuels sont beaucoup pratiqués dans la Normandie entière que dans les quartiers populaires. Des sports comme le golf, l’équitation ou encore le tennis nécessitent l’achat de matériels onéreux. L’équitation, le golf et la voile sont aussi des sports qui ne peuvent être pratiqués que dans certains environnement, campagne et littoral, qui ne sont pas forcément présents dans les quartiers populaires Lors de la pratique d’un sport individuel, le suivi d’un entraineur est beaucoup plus important que dans les sports collectifs. Les entraînements s’effectuent aussi avec des groupes plus réduits allant de six à dix dans un cours de tennis, à une trentaine de sportifs dans une séance de football. Cette proximité et cet accompagnement des entraîneurs a aussi un coût qui se ressent dans les prix des licences. 

Le prix des licences explique ces disparités

Dans ce graphique, nous avons recherché le prix des licences des cinq sports pratiqués dans la Normandie et ceux pratiqués dans les quartiers populaires. Les prix présents sur le graphique correspondent à ceux des licences proposées dans l’agglomération havraise. Le Havre est la ville la plus peuplée de Normandie avec 170 000 habitants mais aussi qui compte le plus de licenciés avec plus de 30 000 pratiquants dont 5 074 dans des quartiers prioritaires. 

Nous pouvons observer directement que le spectre jaune représentant la Normandie est beaucoup plus important que le bleu représentant les quartiers prioritaires. La plus grande différence est au niveau du tennis (319€) et de l’équitation (612€) qui sont les troisième et quatrième sport qui comptent le plus de licenciés dans la région. Ce sont les deux seuls sports individuels du classement. Le coût des licences de sport individuels est beaucoup plus onéreux que ceux des sports collectifs. La moyenne de prix des cinq sports avec le plus de pratiquants en quartiers populaires est de 65€. A l’échelle de la région elle s’élève à plus de 225€. Cette disparité entre les deux révèlent que le coût des licences a une incidence directe sur le choix des sports effectués pour les habitants des QPV. Pour ces habitants il est donc plus difficile de pratiquer des sports individuels car la licence est plus couteuse sans parler des différents équipements. La pratique de sport est donc un vecteur d’inégalités entre les quartiers populaires et le reste de la raison qui renforce une division déjà bien ancrée dans notre société. 

Des inégalités d’accès au sport pour les habitants QPV

Dans les 1500 QPV, de France le sport constitue un enjeu majeur. Donner accès au sport à tous les habitants de ces quartiers est un des challenges que doit relever le ministère des sports depuis plusieurs années. Et le chantier s’annonce encore long… 

La culture du sport est beaucoup moins présente dans les QPV. Ce phénomène est plus un choix forcé qu’une tradition. En effet ces dernières années, le taux de licenciés est d’environ 12% pour les QPV contre 27% dans la France entière. Même pour ce qui est de l’activité sportive, on observe encore des inégalités. Elles sont encore plus présentes chez les femmes habitant en QPV. Seulement 32% d’entre elles ont une activité sportive hebdomadaire contre 51% au niveau national. Ces femmes subissent une double inégalité entre la France et les habitants des quartiers mais aussi les inégalités hommes/femmes. 

L’accès à la pratique de sport avec une licence n’est pas optimal pour les habitants des QPV. En effet, les habitants des QPV représentent 8% de la population nationale. Au niveau du nombre de licenciés, cette population ne représente que 3,8% du nombre total des licenciés en France. Ce chiffre révèle bel et bien que les habitants des QPV ont moins accès à la pratique sportive en club. De plus, 27% de ces quartiers ne possèdent pas d’infrastructures sportives accessibles au public. Le nombre d’infrastructures n’est pas le principal problème dans les quartiers mais bien leur diversité. La plupart de ces infrastructures sont des salles omnisports ainsi que des terrains de football. Pour trouver des courts de tennis, des terrains de golf ou encore des centres équestres, la tâche est beaucoup plus difficile pour les habitants des QPV. Ce manque de diversité dans les infrastructures réduit encore plus la palette de choix offerte aux habitants des QPV.  

Des équipements stéréotypés  

Dans les QPV, les différents sports sont assez bien répartis entre les sports individuels, collectifs et le sport scolaire. Cependant à l’échelle de la région les sports individuels occupent quasiment les deux-tiers des licences en Normandie. Cette tendance s’explique par plusieurs facteurs. Les licences des sports individuels sont en majorité plus couteuses que les sports collectifs. Les équipements comme des raquettes, des skis, des clubs de golfs sont très chers. Le premier facteur est donc économique, le deuxième est plus démographique. En effet, les salles omnisports et les terrains extérieurs qui représentent la majorité des infrastructures en QPV sont favorables à l’accueil de sports collectifs et scolaire. 

Le sport dans les QPV : un acteur social majeur

Le public de licenciés dans les quartiers est relativement jeune. Les deuxième et troisième fédérations qui comptent le plus de licenciés dans les QPV découlent du sport scolaires. Les clubs de sport sont un des seuls lieux de rencontres et de rassemblement présents dans les quartiers. Les sports collectifs sont donc privilégiés car ils sont forcément plus favorables à des rencontres et à des échanges. Gilles Vieille-Marchiset, sociologue et Professeur des universités et Directeur du laboratoire Sport et sciences sociales à l’Université de Strasbourg. Co-auteur du livre Le sport dans les quartiers, pratiques sociales et politiques publiques, il remarque cette pratique du sport dans les quartiers.

Milan Loustalot-Leblond · Extrait 1

Lorsque qu’on évoque le sport dans les quartiers, les premières pratiques qui viennent sont le football et les sports de combats. Ces sports qui sont historiquement réservés aux hommes et omniprésents dans les QPV mettent les femmes sur la touche. Dans une société patriarcale, les assignations de genre ne prennent pas en compte les femmes dans le sport. Ce phénomène est encore plus visible chez les classes populaires selon Gilles Vieille-Marchiset. 

Milan Loustalot-Leblond · Extrait 2

Les femmes sont parfois obligées de trouver un soutien dans le cercle familial pour pouvoir pratiquer du sport. Les parents doivent alors aider leurs filles à s’intégrer dans un club en les accompagnant ce qui est moins visibles et pas nécessaires pour les jeunes garçons. 

Cette tendance est aussi influencée par les équipements proposés par l’État dans les quartiers. Ces choix faits par l’état révèlent bel est bien un stéréotype de la demande des jeunes de quartiers avec la mise à disposition de terrains de foot, salle de boxe, dojos et salles omnisports. Ces propositions ne favorisent pas la diversité et ne permettent pas d’élargir le panel des sports proposés aux habitants des quartiers populaires. 

Milan Loustalot-Leblond · Extrait 3

Les clubs présents dans les quartiers rencontrent aussi des difficultés à se développer et surtout à se pérenniser. Avec un système financier souvent fragile, les clubs reçoivent plusieurs amendes dues aux comportements des licenciés observe Gilles Vieille-Marchiset. De plus, l’arrêt de plusieurs aides offert par l’État enfoncent un peu plus les clubs et les associations sportives dans la précarité. 

Milan Loustalot-Leblond · Extrait 4

L’offre de l’État au niveau du sport dans les quartiers populaires ne répond pas forcément à la demande des habitants des QPV. La féminisation du sport commence à avoir lieu dans tout le pays mais ce phénomène reste encore timide dans les quartiers populaires où les actions pour intégrer les femmes dans les clubs de sports sont encore minimes. La convention triennale d’objectifs pour les quartiers populaires signée en 2013 qui visait à réduire les inégalités de l’accès au sport dans les QPV n’a pas encore eu les effets attendus. L’État se heurte à la mission de réduire ses inégalités pour les faire à terme disparaître. Le chemin jusqu’à l’égalité d’accès au sport dans les QPV et ailleurs reste encore long…

Milan Loustalot